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Une philosophie de nos blessures

Pourquoi la philosophie de G.Deleuze parle-t-elle immédiatement au non-philosophe ? Ouvrons sont dernier article publié dans la revue Philosophie (n°47) : « L’immanence : une vie… » Il nous parle non pas de la vie mais d’une vie, faite de puissance et de possibles, une vie comme singularité emportant des événements, une expérience consistant à transformer le hasard. Non pas les accidents qui ne cessent de nous arriver ; mais un virtuel qui s’engage dans un processus d’actualisation et dans un état de choses qui fait que l’événement arrive. « Ma blessure existait avant moi. » aimait-il répéter après Joe Bousquet, et je ne fais que de l’actualiser, mais pas n’importe comment, en l’épousant d’une certaine manière, en la transformant et en l’entraînant sur un autre champ d’expérience. C’est de cela dont il nous parle sans cesse dans Logique du sens ou dans Différence et répétition. Ma blessure existait avant moi, mais au lieu de la replier sur soi dans un univers misérable et d’autodestruction, j’en effondre le sens en lui donnant une force sur un dehors qui la recharge autrement.

Deleuze est un philosophe de l’effectuation de l’événement, de son prolongement qui ne finit jamais, ne cesse d’advenir, l’interminable instantanéité en prise sur du futur. Il prend l’homme pour une matière-énergie à la surface des choses, un composé d’actions et de passions, d’intensités et d’insistances, comme un super-jet, pour reprendre l’une de ses belles expressions, empruntée à Whitehead, cette capacité à recevoir des coups tout en cherchant des forces dehors, absolument dehors pour sortir de soi-même. Il est urgent de sortir de soi-même et de « mettre à bas l’identité du Je comme la ressemblance du Moi ». Car Deleuze ne cesse de penser sur un sol anthropologique où corps et organe, dos et abdominaux font de nous des reptiliens, des larves capables de subir les plus terribles mouvements : rotations, contractions, étirements, torsions. Toute sa philosophie puise dans la blessure l’enthousiasme et les scènes de ménage, les humeurs et les affects qui forcent à penser.

Car son attention constante plonge sans cesse dans cette matière non humaine de l’humain, telle qu’il le déduit de Nietzsche mais aussi de Leibnitz, Hume, Foucault : cette pleine puissance pratique dans laquelle l’immédiateté du corps se dresse comme un jet : puissance du geste, exécution du voyage, surgissement d’événements, doigté du pli, dressage de la chair, force du cri qui, ensemble, jailliront au centre de la pensée. Si le vivant est boursouflé de devenir, innervé de réseaux, plein de possibles, il est aussi lacéré et déchiré comme une outre d’où coulerait non pas du sang et du vin, mais une pensée plissée, pliée et dépliée à l’infini.

Jamais philosophie ne s’est installée plus fermement dans la violence et les forces de la nature, cette façon que nous avons de nous heurter aux choses, d’être dévié, de détruire une différence pour en créer une autre, et ainsi de transformer de l’énergie en événement. Jamais philosophie n’a placé tant de force et de violence dans les singularités dont la puissance troue l’instant présent du voir, de l’entendre, du sentir et du parler - entre le voir cinématographique, l’entendre musical, le sentir pictural, le parler de la science -, ces quatre façons d’être ouvert au monde par de si infimes orifices : l’œil, l’oreille, les narines, la gueule.

Et c’est là où se tient le second tour de main deleuzien. Pour que de si petits orifices s’ouvrent au monde, il faut absolument les dilater - drogue, amour ou alcool - afin d’abolir la ligne et éprouver le dehors. Deleuze nous propose pleinement une philosophie trempée d’anthropologie, puisque le dehors se jette sur l’être qui s’ouvre à son tour pour le déformer, le dévier jusqu’à former une crampe au mollet. Or, comment éprouver pleinement par l’orifice-monde sans se laisser institutionnaliser par lui, se demande-t-il sans cesse ? Comment ne pas laisser la sensation égorger celui qui sent, puisqu’il faut chasser les formes institutionnalisées : le visage qui sanctifie, l’organisme qui équilibre, le paysage qui représente. Il faut alors, en même temps que l’on investit ses orifices, fuir ses formes et considérer le sujet comme une enveloppe de prédicats, un agencement du dehors, une disposition de singularités qui se métamorphose, afin de nous défaire de l’être substance, qui nous colle aux yeux comme la toxoplasmose. Le retournement philosophique qu’il nous suggère consiste à suivre la vérité d’un corps intelligent, la lucidité d’une perception, la tendance de la phusis à devenir verbe. Et de souligner le lien nécessaire entre abstraction et expérience, énoncé et enthousiasme, théorie et dramaturgie, un fondement corporel qui nous fait prendre le monde entre les dents et non plus du bout de nos lèvres légèrement pincées.

Deleuze a réservé à la philosophie la tâche de se heurter violemment à l’expérience pratique. « L’empirisme traite le concept comme l’objet d’une rencontre, comme un ici-maintenant, ou plutôt comme un Erewhon, d’où sortent, inépuisables, les « ici » et les « maintenant » toujours nouveaux autrement distribués. » C’est à la nature et aux sciences de la nature qu’il fait sans cesse appel pour décrire l’expérience, et d’en suivre les conséquences avec la plus extrême rigueur. Au total, une folle création très éloignée des calmes modèles du sujet actif, doué de projets, de stratégies, d’intentions, de raisonnements, de volonté. Une vision a-centrée dans laquelle le vivant prolifère par différence et conversion de différences, et dont Deleuze perçoit l’écho assourdi à travers une nature à la fois créatrice et destructrice. Avec cette question qui le hante et qu’il cherche à résoudre absolument, l’une des tâches majeures de la philosophie : comment faire mouvement, comment percer le mur avec sa blessure ?

Jean-François Laé, Revue ESPRIT, Décembre 1995

Sociologue et professeur à l’Université de Paris VIII. Entre l’ethnographie urbaine et la discipline des corps, il étudie les situations limites : tribunaux, aide sociale, enfermement ordinaire, hommes à la rue, précarité extrême.

Illustration : Hiroshi Tachibana - Eyes are entrances and exits

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